À retenir
- Un ensemble d'appels distincts utilisé par une famille, appris plutôt qu'hérité.
- Plus les répertoires de deux groupes se recoupent, plus leur lien de parenté est étroit.
- Leurs proies ont une ouïe exceptionnellement fine, ce qui change la manière dont ces orques chassent.
- Des clics pour repérer les choses, des appels pour communiquer entre elles, des sifflements à courte distance.
Trois sons différents pour trois fonctions différentes
Les orques produisent des sons appartenant à trois grandes catégories, qu'il est utile de distinguer, car il ne s'agit pas de variations d'un même phénomène.
Les clics d'écholocalisation sont un outil de détection. L'animal émet une impulsion brève et interprète l'écho, se construisant une image de ce qui se trouve devant lui dans l'eau, là où la vue ne sert plus à rien. Dans un fjord arctique sombre en décembre, c'est ainsi qu'une baleine voit.
Les cris discrets constituent le canal social. Ce sont ces sons pulsés, grinçants et aigus que la plupart des gens associent aux orques ; ils servent à communiquer entre animaux plutôt qu'à repérer des objets. Une population donnée en utilise un répertoire limité, chaque cri étant suffisamment constant pour être reconnu et répertorié comme un type.
Les sifflements forment la troisième catégorie, plus aigus et plus mélodieux, principalement utilisés à courte distance au sein d'un groupe. Ils portent moins loin et semblent assurer les interactions plus discrètes entre individus.
Ce qu'est réellement un dialecte
La partie la plus intéressante concerne les cris discrets, car les différentes familles n'utilisent pas les mêmes.
Chaque lignée maternelle possède un répertoire : un ensemble précis de types de cris qu'elle produit selon des proportions particulières. La famille qui évolue à ses côtés dans le même fjord partagera certains de ces types, mais pas d'autres, et en aura quelques-uns qui lui sont propres. En enregistrant suffisamment de sons, vous pouvez déterminer quelle famille vous écoutez sans apercevoir le moindre aileron.
Parler de dialecte est une analogie volontaire, et non une affirmation sur le langage. Rien ne prouve qu'un cri précis signifie une chose précise comme le ferait un mot. Ce que les cris indiquent de manière fiable, c'est l'identité : qui appelle et à quelle famille il appartient.
Le répertoire s'apprend. Un petit acquiert les cris de sa famille en grandissant à leur écoute, tout comme il acquiert la technique de chasse familiale ; un petit élevé dans un autre groupe sonnerait comme ce groupe.
Le souffle est une respiration. Les cris restent sous la surface.
Lire les liens de parenté à travers les sons
Puisque les dialectes s'apprennent et que les familles ne se séparent jamais, le degré de recoupement entre deux répertoires révèle depuis combien de temps ces deux familles partageaient une même matriarche.
Les groupes qui ont de nombreux types de cris en commun sont des parents proches dont les lignées se sont séparées récemment. Ceux qui n'en partagent que quelques-uns appartiennent au même grand ensemble acoustique, mais ont divergé il y a longtemps. Les groupes qui n'en partagent aucun peuvent fréquenter les mêmes eaux tout en étant, dans les faits, étrangers les uns aux autres.
Cela offre aux chercheurs une chose rare : la possibilité de cartographier les liens au sein d'une population à l'aide d'un hydrophone plutôt que d'une biopsie. Le son se propage loin sous l'eau et ne nécessite pas de s'approcher, ce qui permet à un bateau de recueillir ces informations sans perturber quoi que ce soit.
Associée à l'identification photographique des ailerons et des taches en selle, cette méthode a permis de comprendre la structure sociale d'une population qui vit la plupart du temps hors de vue.
Elle permet aussi de suivre la population dans le temps. Un répertoire enregistré il y a vingt ans peut être comparé à un autre enregistré cet hiver ; là où les cris perdurent, la famille perdure avec eux.
Pourquoi ces orques restent silencieuses pendant la chasse
Dans le nord de la Norvège, une particularité ne s'applique pas aux orques qui chassent ailleurs, et elle constitue l'un des faits les plus élégants concernant cette population.
Les harengs entendent extrêmement bien. Les poissons clupéidés présentent une structure anatomique inhabituelle reliant une cavité remplie de gaz à l'oreille interne, ce qui étend leur audition bien au-delà de ce que la plupart des poissons peuvent détecter, jusque dans les fréquences produites par une baleine en chasse.
Une orque qui utilise l'écholocalisation pour se diriger vers un banc de harengs annonce donc sa présence au banc. Des études menées ici sur des orques se nourrissant de harengs ont montré qu'elles utilisent remarquablement peu de clics d'écholocalisation pendant la chasse, comparées aux orques qui poursuivent d'autres proies ; elles s'appuient plutôt sur les sons de basse fréquence et sur la coordination d'animaux qui chassent ensemble depuis des années.
Le coup de queue répond à la même logique. Il produit des fréquences très basses, précisément la plage où l'audition des harengs est la moins performante, et son effet vient d'une onde de pression plutôt que d'un bruit auquel les poissons peuvent échapper.
Acquis
Un petit acquiert les cris de sa famille en les entendant, et non en les héritant. Élevé ailleurs, il sonnerait comme ailleurs.
Pouvez-vous entendre tout cela depuis le bateau ?
Au-dessus de la ligne de flottaison, généralement non. Le son passe très mal de l'eau à l'air, et ce que vous entendez sur le pont est le souffle, qui est une respiration et non un cri.
Sous la ligne de flottaison, c'est un tout autre océan. Un hydrophone immergé depuis le bord d'un bateau silencieux capte les clics, les cris et les sifflements d'animaux très éloignés, et c'est pour la plupart des gens l'aspect le plus surprenant d'une journée passée avec les orques. Les ailerons ne sont que la partie visible de quelque chose d'essentiellement acoustique.
La présence d'un hydrophone varie d'un bateau à l'autre ; mieux vaut donc poser la question plutôt que de le supposer. Dans tous les cas, les moteurs doivent être coupés pour qu'il fonctionne, ce qui donne une raison supplémentaire à un navire qui arrive tôt puis reste immobile de voir davantage qu'un autre qui continue d'avancer.
Sans aucun équipement, vous pouvez remarquer à quel point tout devient plus silencieux lorsqu'un groupe est proche. Les gens cessent de parler, l'équipage coupe les moteurs, et il ne reste plus que les souffles et les oiseaux. Ce silence n'est pas une marque de révérence. C'est la seule façon d'entendre quoi que ce soit.
